Le ciel, le lac et les montagnes

 
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Extrait de 10 minutes

«Les philosophes chinois s’accordent pour donner au vide une place majeure, car il n’est pas, comme on pourrait le supposer, quelque chose de vague ou d’inexistant, mais un élément éminent, dynamique et agissant, ‘‘parcouru par des souffles reliant le monde visible et le monde invisible’’1. »2 Irène était assise sur son lit, j’ai enclenché le mode vidéo de mon appareil photo et laissé tourner jusqu’à ce que la limite de l’enregistrement mette fin à la séquence. Je propose un film de longue durée, constitué d’un enchaînement de plans fixes. Cet ensemble regroupe des moments partagés avec le quotidien de ma grand mère. Spontanées, les scènes filmées peuvent rappeler les instantanés en photographie. Le ciel, le lac et les montagnes sont les principaux repères de ma grand-mère, qui est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Au-delà du traumatisme potentiellement provoqué par la rencontre avec la démence, le fait de dépasser cette dimension, pour simplement être là est essentiel pour moi. Dans cette recherche, j’essaie de définir et de développer un espace entre la performance, la photographie et le récit filmique, contenant à la fois dimensions physiques et mentales. Le temps est une donnée très importante, nécessaire pour percevoir les choses ainsi que les émotions. Je montre une expérience vécue de l’intérieur, comme une méditation, une attention à l’autre par la simple présence, mais également un retour sur moi-même. Le dispositif imaginé pour ce travail est une petite salle de projection, construite et aménagée de sorte à pouvoir recevoir quatre personnes. Il s’agit de transmettre mon expérience, de donner au spectateur l’opportunité de se plonger dans une temporalité ralentie afin d’être attentif aux subtils changements qui s’opèrent devant ses yeux. Le récit de cette expérience le place en tant que témoin et acteur, dans un autre espace que celui vécu en temps réel. Paradoxalement situés entre sommeil et éveil, entre réel et imaginaire, entre présence et absence, ces moments le mènent peu à peu à l’intérieur d’un univers contemplatif. J’apprécie le travail de Peter Granser qui s’est immergé plusieurs mois dans le quotidien d’un centre psychiatrique. Avec son travail J’ai perdu ma tête, il côtoie la maladie mentale. L’éloquent silence de ses photographies témoigne d’une attention respectueuse et sensible. Considérant l’aliénation comme faisant partie du moi, il préfère s’attacher au monde de la folie selon une perspective intérieure ainsi qu’aux traces de destins individuels. Le travail d’Olivia Boudrau, qui fait de la vidéo une performance pour le spectateur, m’a également influencée. Elle aborde des notions comme l’intimité et la vulnérabilité. Dans Box, elle filme un cheval dans son box pendant 24 heures. Grâce à la durée de la séquence, elle offre la possibilité au spectateur d’établir un lien avec l’animal, dans le rythme de celui-ci. D’autre part, elle conduit le spectateur à dépasser les idées préconçues qui nous amènent à ne plus voir ce que l’on regarde. Le ciel, le lac et les montagnes, dans la continuité de mon mémoire: l’errance dans la photographie contemporaine, témoigne d’une recherche qui lie l’expérience erratique à la manière dont, plus tard, elle sera reçue par le spectateur. « La notion d’errance est ambiguë, elle peut être liée au pire, à la perte de soi, comme au meilleur, à l’éloge de l’imprévu.3 » Le ciel, le lac et les montagnes - Julie Masson - CEPV - 2014 1 François Cheng, Vide et plein : Le langage pictural Chinois, Paris, Seuil, 1991, p.7. 2 Caroline Andrieux: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2012/11/olivia-boudreau-fonderie-darling.html. 3 Laurent Béatrice, Ailleurs intérieurs : L’errance chez Thomas de Quincey, Figures de l’Errance, Paris, L’Harmattan, 2007, p.118.